CALIFORNIE DE SYNTHESE

L'histoire nous invite à nous envisager comme brassés, métissés. Lieu commun "communément" admis si ce n'est par quelques réticents aux fumeuses pensées.

Du haut de ma fenêtre j'observe la rue, ceux qui la traversent : des japonais aux dreadlocks de couleurs, de jeunes dandys estampillés Rockabilly venus d'un autre temps, des gothiques maculés de culture manga. Ils sont "les autres", possèdent leurs propres codes, leur propres signes. Insolites, improbables pour celui qui dépasse la cinquantaine, ils se croisent au coin de ma rue, se saluent, s'ignorent. Ils forment un réseau identitaire complexe dont les composantes circulent, se vendent, s'échangent à la manière d'un coquillage zanzibariote.

"Cultures sans propriété, sans territoire, matrice de savoirs, de récits, de pratiques"… grand tourbillon de la vie pour ainsi dire. La rue devient le grand théâtre des performances sociales et la nécessité de catégoriser échoue devant tant d'emprunts, de recyclages et de restitutions.

De cette multiplication d'entités mutantes, de ces images que la télévision, le média, relaie, naissent ces sortes de monstres hybrides : Pimp my Ride , Second Life ou Tokyo Hotel. Nos références s'écrèment, nos repères se dilatent. Idiomatiques certainement pas, nouvellement universelles à l'échelle de notre monde, de nos grandes villes occidentales, Londres, Tokyo ou Los Angeles.

Les signes ont remplacés la vie, le geste, la parole. Ces panneaux, ces vitrines, ces offices, ces spots, accoutrements fluorescents ont rongés cet espace de liberté, déjà si restreint. Etouffer, suffoquer mais rien à voir avec le film de la prochaine séance, ni même avec l'affiche débilo-dépressive vantant la pertinence d'un aller retour, pluie / soleil / pluie. La dictature du logo, le code couleur, le format affiche, les lunettes 3d.

Pourtant difficile d'y voir clair. Il s'agit d'être en mesure de différencier, de ne pas ingurgiter, d'être libre de choisir ce que l'on soumet à nos regards endoloris : modèles dominants, dégénérés ou en devenir, sur lesquels il faudrait s'ajuster, où tout semble répertorié mais dont on en comprend plus rien. Modèles assimilés, du plus rebel au plus conta-minable, par moi et par celui que depuis toujours on prénomme l'autre.

La musique, l'art sont confinés dans des salles enterrées, suspendues, capitonnées. On ne vide plus de poissons si ce n'est dans ces marchés symétriques, conservés en partie par folklore. On avance d'un point A à un point B, confondant lèche-vitrine et promenade. Il ne s'agit pas de vanter le Paris d'Amélie Poulain ou le New York d'un Raymond Chandler, perspectives d'un autre temps, comme immobilisées, mais bien de souligner ici la difficulté qui s'offre à nous. Cette magnifique chance d'enrichissement noyée sous le poids torrentiel des images, de la fracture sociale, de l'éthique politique, de la crise économique. Nos belles questions trop souvent sans réponses.

Ce retour de bâton, cet écueil, cette immense synthèse soumise au réajustement permanent. L'hygiène de l'optique, fantasmagorie collective, cette Californie de synthèse installée dans l'imaginaire collectif comme une norme.

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