Interview : Leila Arab
Leila Arab est née en Iran en 1971 et vit à Londres. Après une longue période d’absence de huit ans entre les deux précédents albums, U&I est son quatrième opus tout récemment paru chez Warp. Détendue et souriante, Leila nous reçoit à la Machine du Moulin Rouge où elle fera un DJ set ce soir (13/01/2012).

Pourquoi un DJ set et pas un live ?
Faire un concert aurait pris un peu de temps. Matt (Mount Sims) qui chante sur le disque est venu me voir un peu avant Noël et nous en avons discuté. Mais je ne voulais pas faire de concert, je voulais m’y préparer correctement…
Dans quelques interviews, elle parle d’ailleurs de ses lives qui n’ont pas toujours fait l’unanimité auprès du public.
Au début, je n’envisageais pas le live comme une continuité des sessions en studio. Les concerts que j’ai fait il y a quelques années étaient un mélange assez bizarre des trois albums. Je ne parvenais plus à tout contrôler à ce moment-là. J’avais des pistes d’il y a quinze ans, d’autres trucs qui dataient d’il y a cinq ans. En plus, certaines pistes avaient été faites avec du matériel plus vieux qu’il fallait ré-enregistrer. A la fin de cette période, en 2009, j’ai pris la décision de retourner à des choses plus simples.
Dernièrement, ça a été assez difficile. Tout ce matériel… Alors que la plupart des gens ont seulement un laptop, moi j’arrivais avec un studio entier. On pouvait littéralement enregistrer un groupe avec tout ça. C’en était ridicule, je ne pourrais pas le refaire. C’est vraiment trop… C’est difficile de parler de plaisir parfois, c’est un sentiment complexe… Les vrais performers, ce sont des gens qui ont une relation particulière avec le public, ils sont là pour le satisfaire. Mais quelqu’un comme moi… je n’ai jamais planifié de faire ça. Je trouve ça plutôt difficile. L’idée que des gens paient pour me voir me paraît étrange : “ils paient, je leur dois quelque chose”. Je suis très contente qu’ils soient là. Mes meilleurs DJ sets, c’est si par exemple on vient me voir et on me demande “hé, tu pourrais jouer pour l’anniversaire d’un ami?”. Là, c’est simple… Mais à la minute où il s’agit de ma carrière, c’est difficile pour moi. Parfois il m’arrive d’être surprise. Je suis en train de jouer, je lève la tête et là je réalise ce qui se passe : “Oh mon dieu, j’avais oublié qu’il y avait des gens!”
La part d’improvisation.
L’art est une affirmation de notre volonté. Et, à la maison ou sur scène, ce qui est important c’est de ressentir et d’entendre quelque chose se passer, je peux faire en sorte que ça prenne plus de place ou moins de place. Un des concerts les plus drôles, c’était lors d’un festival en Espagne. Le système son était vraiment pourri, mais dans les retours, je pouvais entendre des choses que je n’avais jamais entendues avant. Il n’y avait personne à ce concert, ce qui importait peu en fait. Pour moi, c’était mon concert préféré juste parce que je pouvais entendre des sons que je n’aurais jamais entendu dans des conditions normales. C’était assez plaisant, de pouvoir expérimenter.
Il y a tellement de variables. Je travaille d’une certaine manière, alors un même morceau peut bien sonner un jour, et le lendemain ça peut être mauvais.
Pour moi, le meilleur moment, c’est quand je me lève et que j’ai une idée en tête. Le cheminement est invisible, la réflexion, le fait de mettre tout ça en pratique… Avec le mix en live, c’est exactement ça. Quand je mixe, si je devais penser à ce que j’ai à faire, je serais trop lente. Il ne faut pas que je pense, je DOIS faire. C’est l’intérêt du mix. Ça n’a rien à voir avec une forme de pensée, il faut simplement faire.
A propos de U&I.
C’est une formulation étrange. C’est à la fois intime mais aussi large. Ça peut être toi et le monde entier. Ou ça peut être toi et moi, deux personnes. Tous mes noms d’albums sont assez généraux, mais également personnels. U&I ça me semblait juste, même si en fait le titre est nul. Il y a tellement de chansons nazes qui s’appellent U&I. Je trouvais ça drôle.
Qu’es-ce qui a changé ?
Toutes les expériences que j’ai eues pendant cette dernière décennie m’ont remis les pieds sur terre… Je suis dans mon monde, je vis dans ma tête. Avec la mort de mes parents, j’ai dû vraiment dealer avec tout ça, m’ancrer dans la réalité. Alors le nouveau disque est plus “physique”. Je ne pense pas qu’intrinsèquement, U&I soit si différent des autres albums. Il est juste plus “réel”. C’est la différence qui m’apparaît. Aussi, cette fois, je voulais faire un album qui soit plus simple, même s’il est très complexe au fond. U&I est intéressant parce que ce qui s’en dégage est peut-être… oui, plus simple… Mais dans quelques temps, les gens réaliseront à quel point il est complexe.
Sachant que je connaissais peu de choses sur la technologie, et encore aujourd’hui, c’est toujours surprenant pour moi de pouvoir faire des disques. Le premier, par exemple… Je ne savais pas comment enregistrer les voix etc. Je ne suis pas venue à la musique pour l’aspect technique. Je n’ai pas étudié la musique ou fait une école d’ingénieur du son. Et ça s’entend sur les albums, c’est bordélique. Mais c’est de cette façon que ça marche. Tu dois travailler et au final tu deviens meilleur, à force de travail et avec les accidents.
Parfois, ça peut arriver lentement. Parfois, plus rapidement. C’est différent à chaque fois. Ca peut partir d’un noise trigger, parfois d’une mélodie, parfois d’un mot. Parfois, d’un sentiment. Les gens ont tendance à se tromper sur les artistes. Les artistes sont comme des athlètes, sauf qu’ils ne savent pas quand les jeux olympiques auront lieu. On s’entraîne tous les jours. On ne sait jamais quand la bonne idée va arriver, et tout ce que l’on peut espérer, c’est d’être dans le bon état d’esprit au moment où ça arrivera, pour pouvoir communiquer rapidement le propos.
De la participation de Matt Sims et de ses collaborations sur les albums passés.
Comme je le disais, je vis un peu dans un monde fantasque, c’est pour ça que je me suis entourée de Matt sur cet album. Dès que j’ai commencé à écrire la musique, j’ai su que j’avais besoin de quelqu’un comme lui pour chanter sur mes morceaux. Lorsque je travaille, la seule chose à laquelle je pense, c’est la musique. Ensuite, je me dis “Ah peut-être cette personne, ou peut-être que cette personne serait bien”. Je n’ai jamais écrit à l’attention de qui que ce soit, ni pour un chanteur, ni pour le public. J’écris pour moi.
L’Art, Marcel Duchamp.
Je pense que c’est quelqu’un de très intéressant. Lorsque j’étais plus jeune, je me demandais “pourquoi les gens parlent de lui, son oeuvre est tellement idiote”. C’est son discours sur l’art qui est important. Je n’aime pas les gens qui mystifient les mauvaises choses. Le mystère devrait résider dans l’art, pas dans la façon de fabriquer des histoires et la mythologie. Ce n’est pas mon truc. C’est presque plus intéressant de comprendre à travers l’être humain les choses extraordinaires qui se passent. Duchamp a un discours tellement dur, en tant qu’artiste, mais il comprend l’humanité dans tout ça, l’erreur humaine. C’est comme un oncle rêvé… On aimerait l’avoir à Noël tous les ans pour qu’il nous raconte des histoires… Salvador Dali, c’est un peu un bordel sans nom. C’est probablement le premier grand “pop artist”, et je suis triste pour lui qu’on ait oublié que c’était un dessinateur incroyable, à cause de toutes les merdes qu’il a faites et qu’il a dites. C’est comme quelqu’un qui n’aurait connu qu’un seul “hit” de sa carrière et qui serait condamné à jouer ce hit. Je ne veux pas de cette carrière. J’ai fait quelques chansons pop au même moment où j’enregistrais mes premiers albums, et on me demandait “pourquoi tu ne les sors pas ?” C’est juste parce que je ne veux pas être assise là et jouer la même chanson, encore et encore. Ce qui aurait très certainement été le cas si j’avais fait des hits, ma vie n’aurait été qu’un compromis. Mais j’aime le type de carrière que j’ai actuellement, je suis libre.

Elle joue à deux heures du matin, un vendredi soir.
Je ne sais pas encore ce que je vais jouer. En tant qu’être humain, j’éprouve beaucoup d’empathie et de sympathie pour les gens, mais pour l’artiste que je suis aussi, ce qui compte c’est l’art. Alors, jouer un soir comme celui-là, c’est difficile. Je pense à tous ces gens qui ont travaillé, qui ont eu une dure semaine. Ils veulent passer un bon moment. Et puis, je me dis “je m’en fiche au fond”. Le set dépendra de mon humeur, je jouerai peut-être des trucs noisy.
Sa playlist du moment.
Un peu de Bartok (un compositeur hongrois), des trucs avec du piano. Et toujours, Marcel Duchamp qui parle… En fait, mon rapport à la musique est très instinctif. Alors ce qui se passe c’est que la moitié du temps, j’écoute encore des morceaux que j’écoutais il y a vingt ans. Ce sont comme des rituels métaphysiques.
Le dernier album que j’ai écouté et que je trouvais “spécial”, c’est Parallel World de Actress. Il est bon… J’ai lu une interview de lui dans laquelle il parlait de Direxia. Je me suis dit “Ah oui, il est vraiment bon” (rires) J’aime beaucoup Direxia, et ce pour quoi ils se battent.
Le DJing pour moi, c’est un peu horrible parfois, d’avoir à écouter de la musique tout le temps. Il peut y avoir tellement de merdes, c’est terrible.
J’ai écouté Dopplereffekt aussi, le truc qu’ils ont sorti sur Rephlex. C’est incroyable. Je ne l’ai écouté que très récemment mais ça m’a rappelé comme je suis fière d’avoir été sur Rephlex.
Ses label mates, Aphex Twin et Plaid.
Aphex Twin est mon ami depuis longtemps maintenant. Je l’ai toujours aimé comme un ami, pas parce que je trouvais sa musique bien. Il m’envoie de temps en temps des morceaux de son back catalogue. “C’est très bon!”, je lui dis. Et lui me répond : “Ouais, il a presque vingt ans ce morceau”. Il a énormément de talent et il travaille dur. Il n’est pas là par accident.
J’ai fait un morceau avec Plaid sur leur premier album. C’est un petit monde, la scène de la musique électronique. D’ailleurs, leur dernier album est vraiment bon. Il est plus “sanglant”. Ils sont venus pour me faire écouter les premières versions. Dommage que je ne l’ai pas pris avec moi. Ah mince, ça y est… Tout ce que je fais, c’est penser à mon set de ce soir et à tous les morceaux que je n’ai pas emmenés avec moi.
De Rephlex à Warp.
Tout le monde a été super avec moi. Je me suis toujours sentie libre parce que n’importe quel label qui me signait savait comment je travaillais. Je donne un album fini au label, je ne demande pas leur opinion. Ce n’est pas comme si j’avais vingt titres à donner à quelqu’un et que je demandais dans quel ordre il fallait les mettre. Je connais l’ordre, je sais les chansons que je veux mettre. C’est un produit fini, complet. Je suis une fasciste de l’esthétique, je ne me soucie pas de ce que les autres pensent. Depuis le départ, c’est très clair. S’ils me signent, c’est qu’il me laissent faire ce que je veux. Je ne ressens aucune pression. A vrai dire, je me fous de tout ça. Ce n’est pas mon problème. Mon souci premier est d’abord d’aimer ce que je fais. Et après, avec de la chance, quelqu’un va sortir l’album. Même ça, encore, je m’en fiche. C’est probablement la raison pour laquelle je ne vends rien. (rires) L’idée que j’essaie de vendre quelque chose est difficile. Je ne pense pas que j’ai été conçue pour travailler, pour être honnête. Je devrais avoir des patrons, je ne devrais pas essayer de vendre des disques.
DISCOGRAPHIE .
Like Weather – 1998 (Rephlex)
Courtesy Of Choice – 2000 (XL Recordings)
Blood, Looms and Blooms – 2008 (Warp)
U&I – 2012 (Warp)
par Phoene S.










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