RAP DE SYNTHESE
Petit, et un peu comme tout le monde, casque vissé sur la tête, je n'avais d'yeux que pour les tubes pop que la bande FM relayait à longueur de journée. Un tee-shirt à l'effigie d'ACDC et j'excelle avant l'heure question Air Guitare.
Mon père écoute du rock daté, les Pink Floyd et Kraftwerk. Je n'ai pas connu le punk, les idées politiques liées à ce mouvement et trouve que les hippies ont mauvaise mine. Bref les redskins sont des Indiens, Gill Scott Heron, les Berus et Gainsbourg autant de musiciens que je n'écoute pas pour une simple histoire de goût.
Et c'est à peu près au moment où je différencie Chirac de Mitterrand que je découvre mes premiers morceaux raps. Difficile de situer une première écoute : Timide et Sans Complexe, Minister Amer… ou plus simplement NTM et Solaar. Tandis que la radio tente d'imposer Foule Sentimentale de Souchon, je m'émancipe musicalement et m'écharpe à table avec mon père sur le bienfondé d'un « Sacrifice de poulet ».
Mes super héros se prénomment désormais Method Man, Snoop, Xmen et la Scred Connexion. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je m'ouvre à notre bonne vieille politique française via le rap français, m'interrogeant devant la pertinence d'un paragraphe en douze lignes sur les bienfaits de la colonisation. Revendiqué puis catalogué comme une musique des banlieues, ce mouvement porté, la plupart du temps, par des jeunes issus de l'immigration fait le pont entre la situation sociale et politique française et l'état actuel des pays africains. Il s'affirme comme un soubresaut politique unique en son genre, relaie la montée d'une protestation sans précédent et creuse un sillage identitaire fort.
Si les textes ne sont pas toujours bien ficelés, si les beats ne sont pas à la hauteur de ceux que proposent les producteurs américains, le rap français décolle réellement dans la seconde moitié des années 90.
S'ouvrant progressivement à un public nouveau il explose au moment où il trouve ses relais médiatiques. Je porte des Nike, refile mes pantalons pour des baggies et dépense mon peu d'argent de poche dans ce qui sera bientôt une industrie comme une autre. La machine est en route.
Car de là tout s'enchaine : Skyrock, le formatage radio, les refrains r’n’bisants et le polissage organisé du mouvement. On oppose le rap conscient au rap business, on met en avant tous ceux qui se prêtent au jeu, on range au placard une petite frange de ceux qui ne veulent pas entendre parler de compromis. Si l'imaginaire gangster et la violence ont toujours fait parti des fondamentaux du genre, ceux qui jadis moquaient le rap américain le miment.
Il ne s'agit pas ici de refaire une énième énumération de l'abattage culturel qu'opèrent les chaînes de télévision et les radios, mais bien de dénoncer un schéma qui ne cesse de se répéter. Conséquence directe de cette réussite nouvelle, la musique rap s'aseptise. Le rap américain devient le modèle dominant et trouve un écho plus favorable auprès de ceux qui jusque-là n'y voyaient qu'une musique de « cailleras ». On comprendra aisément, que flingue ou
non, la Californie présente une image plus sympathique que le port de Lomé. Et à chacun de se réapproprier codes, langage et symbolique. De là va naître une forme de synthèse culturelle et sociale des plus étranges, qui ne porte ni le nom de métissage, ni le nom de rencontre. Le haut-parleur d'une des réalités sociales et politiques les plus dures de notre temps décapité en deux temps trois mouvements, et c'est une nouvelle espèce qui voit le jour : le rappeur californien de synthèse. Le rap n'est plus un souffle, une parole, il devient une manière d'ouvrir la bouche, un accoutrement. Alors que la fibre musicale du hip hop ne cesse de se renouveler à travers les productions de labels comme Stones Throw et Brainfeeder, le rap s'enlise dans une surenchère qui apparaît très vite comme le palliatif unique à l'absence de fond. Subsiste alors une sorte de folklore burlesque qui trouve pour réponse une radicalité combative, « Intègre parce qu'intégriste », se revendiquant comme du « rap de fils d'immigrés » spermicide courageux d'un folklore moderne qui insulte plus qu'il ne représente.





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