CHOKE

DOUBLEDAY - 2001

"Je vis. Je ne fais que vivre. Voilà mon secret. Car vivant, j'écoute, je regarde. Et je me laisse surprendre par l'idée. Elle arrive le plus souvent à mes dépens." Raymond Devos.

On se souviendra de Chuck Palahniuk pour son premier best-seller adapté au cinéma : Fight Club , ou comment l'esprit torturé d'un expert pour assurances se confond dans ses fantasmes pour nous amener dans ses retranchements les plus profonds et les plus malsains. On observe déjà chez cet auteur américain une rare verve face à une société trop propre, trop lissée, trop idyllique.

Dans Choke il s'occupe de vous, oui, vous, pauvres humains évoluant dans un univers somme toute normal : mère folle, père absent, le regard de vos anciens camarades de facs mariés / deux enfants / le chien / la Mégane / le pavillon en banlieue, l'alcool, les femmes... Comme un enfant qui vous raconte des histoires qui font peur sous la tente, une nuit d'orage, Palahniuk vous terrorise avec subtilité, se jouant de vos hystéries quotidiennes.

De la simplicité nait le chaos. Du quotidien nait l'incontrôlable. C'est sur ces deux principes que Palahniuk tisse une trame chirurgicale qui fait ressurgir une paranoïa illusoire, des souvenirs du passé que l'ont cache bien loin dans son esprit. Et à travers un homme et sa vie à priori banale, c'est tout un pan de votre être qui s'effondre et se livre à un voyage intérieur. Bravant la peur du trop connu, du trop réaliste pour être vrai, on se confond peu à peu pour ne faire qu'un. Un être indivisible, l'anti-héro parfait qui évolue dans votre quotidien. Si touchant qu'il pourrait être parmi vous, en vous. Si dérangeant que l'on mange ces lignes comme un charognard, pour s'avouer à soi même que rien de ceci n'est vrai, que tout n'est qu'écrit, que notre réalité est tout autre. En vain.

Victor Mancini est un ancien étudiant en médecine médiocre, criblé de dettes, sexoolique, et en proie à une mère atteinte d'Alzheimer qui lui a tout caché sur son identité. Il survit en travaillant dans un parc à thème colonial où il fait la connaissance de Denny, un alcoolique notoire qui cherche la rédemption dans la collection de pierres, sous toutes leurs formes, pour d'obscures raisons. Victor est un de ces hommes qui croient en la nature profondément bonne de l'homme. Il sait aussi que son pays vit sur le mythe du héros , de la success story : on est socialement reconnu lorsque l'on devient riche, lorsque l'on se démarque par une action envers autrui, lorsque l'on se fait seul. Alors il va joindre l'utile au prévisible et passer ses repas à s'étouffer le plus violemment possible en écumant les restaurants de la ville pour permettre à un client de le sauver, de lui redonner la vie comme un père qu'il n'a pas connu. Le sauveur ainsi révélé devient un père par procuration, celui qui s'inquiète de votre état de santé et surtout celui qui envoie des chèques pour votre anniversaire.

Mais la logique dérape, ou plutôt le rattrape, ainsi que le flou artistique dans lequel sa mère l'a baigné, et à force de chercher dans le passé ce qui n'est pas dit, ce qui n'est pas révélé, il finit par croire qu'il est lui même l'élu, le sauveur de toute une nation d'indigents, celui qui leur redonnera de l'espoir. Ce qu'on ne dit pas c'est qu'au mythe du héros s'ajoute une longue descente aux enfers. Victor s'engage donc sans le savoir dans une spirale qui nous plonge dans un délire tragique. L'un se prenant pour le fils de Jésus, l'autre pour un apôtre, sa mère pour la sainte vierge, et c'est toute une communauté d'hommes perdus qui se greffe à ce nouveau messie, porteur d'un message incompréhensible, mais symbole d'avenir. La gloire, le succès, la reconnaissance deviennent autant de démons supplémentaires à combattre. Palahniuk relie habilement les dérives de la vie d'un pauvre pêcheur, les déboires de l'anti-héro ainsi que la fin connue du messie, et nous mène à nos dépend dans un quotidien atrocement banal et pourtant si familier que l'on plonge la tête la première dans ce triptyque délirant, en nous accrochant à chaque anecdote, à chaque précision. La construction sociale du personnage est un régal tant on comprend les codes qui le poussent à agir de telle ou telle façon, cette fuite en avant décortiquée, ce besoin incommensurable de savoir qui l'on est, d'où l'on vient pour mieux savoir s'intégrer dans une société qui ne laisse pas de place à l'inconnu, au déviant. On lit ce livre à bout de souffle comme on suffoque de ne savoir si l'on pourra payer son loyer, comme les sueurs froides perlent devant un distributeur de billet qui avale votre carte, comme on évite de penser de quoi sera fait notre lendemain pour éviter des frustrations de plus, éluder des questions qui nous mettent en face de la réalité : l'être marginal est un Homme socialement inexistant. Le rêve d'une situation meilleure est donc ici provoqué par cette bouffée de chaleur qui vous glace le sang, vous pousse à imaginer une société idyllique dont vous êtes le héros. Un monde parfait où l'on peut, sinon crâner devant les autres grâce un salaire exorbitant, au moins paraître socialement intégré puisqu'inclus dans un groupe qui répond à des critères reconnus par tous, un monde où l'on respire. Victor apprendra à ses dépens à combler les attentes de fidèles en détresse, la réelle identité de ceux qui l'entourent, les pressions liées à l'ampleur médiatique de son œuvre et finalement se perdre dans cet étouffement perpétuel qu'est la vie. La fin de l'histoire, vous la connaissez par cœur.


Par Philippe Jamin

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ECRIVAIN
Chuck Palahniuk
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